4

— Un meurtre !

Si Hori ne dansait pas de joie, il avait le pas alerte et plein d’entrain.

— Voilà qui est beaucoup mieux que des bijoux volés dans un vieux tombeau. Une affaire bien plus grave. Nous sommes vraiment bénis des dieux, Kasaya ! dit le petit scribe au grand Medjai musclé qui marchait à ses côtés.

Celui-ci lança vers Bak un regard inquiet.

— C’est une bonne excuse pour échapper à ma mère, répondit-il, estimant cet aveu plus prudent que l’enthousiasme d’Hori.

— Je doute que l’épouse de Montou prenne sa mort d’un cœur si léger, remarqua Bak.

Hori s’empourpra.

— Oh, non, chef ! Je ne voulais pas dire…

Il se tut et sa démarche perdit toute gaieté. Pour sa part, Kasaya s’abstint avec sagesse d’émettre un commentaire.

Tous trois remontaient la chaussée, leurs ombres allongées par le soleil matinal. Chacun arborait l’emblème de sa fonction : Bak, son bâton de commandement, Hori, sa palette de scribe et son pot à eau, et Kasaya, sa lance et son bouclier.

Le soleil teintait d’un brun rougeâtre la falaise devant eux, et d’un pâle rouge orangé les portiques du Djeser Djeserou. La chaleur était à peine atténuée par une brise légère ; la journée s’annonçait étouffante. Une odeur de poisson, d’oignons et d’huile brûlée s’accrochait aux cabanes rudimentaires des ouvriers, construites entre le nouveau site et l’ancien temple. Derrière, autour d’un tas de détritus, des corbeaux sautillaient en croassant, picoraient des reliefs sur les os et se disputaient ce maigre festin.

— Vous n’êtes plus des gamins, les sermonna Bak. Vous devez apprendre à soupeser vos paroles.

— Oui, chef ! répondirent Hori et Kasaya en chœur.

Des cris attirèrent leur attention vers la carrière, au nord de la chaussée. Un contremaître hurlait sur des ouvriers qui tiraient un traîneau chargé d’un bloc de pierre sur une rampe abrupte. Des maillets résonnaient sur des ciseaux, mais Bak ne put distinguer ceux qui travaillaient en bas. La carrière était trop profonde.

— Pour la plupart, les bâtisseurs du nouveau temple de notre reine sont des gens simples, de la campagne. Quoi que vous leur disiez, ils le croiront. Évitez tout motif de malentendu.

— Quelles questions devrons-nous poser ? s’enquit Kasaya.

Il s’était lancé plus d’une fois avec Bak à la poursuite d’un meurtrier. La lucidité tempérait son enthousiasme, mais pas entièrement. Il était trop heureux de s’éloigner de chez ses parents.

— Commencez par vous intéresser à leur besogne, conseilla le lieutenant. Quel que soit son rang, chacun aime parler de ce qu’il sait faire. Quand vous les verrez satisfaits d’eux-mêmes et bien disposés envers vous, orientez la conversation sur les nombreux incidents, l’esprit malin, le maître d’œuvre et les chefs d’équipe. Une fois que vous les aurez guidés vers le chemin de votre choix, laissez-les parler à leur aise. Qui sait ce qu’ils pourront vous révéler ?

 

Le trio traversa l’esplanade ensoleillée, entre les blocs de pierre et les artisans qui terminaient divers éléments architecturaux afin qu’on puisse les placer dans le temple. Le sable était brûlant, sous leurs pieds, et les hommes empestaient la sueur. Hori et Kasaya contemplaient ce spectacle avec des yeux émerveillés. Les ouvriers leur lançaient des regards furtifs, sachant pertinemment qui ils étaient. Bak sentait de façon presque tangible leur appréhension, leur méfiance vis-à-vis de l’autorité que ses compagnons et lui incarnaient.

Il aurait voulu qu’Imsiba soit avec lui – ou un autre, possédant autant d’expérience. Il connaissait bien les réactions de Kasaya face au danger, ses forces et ses faiblesses, sa manière de penser, de combattre. Il savait que le Medjai serait prêt à sacrifier sa vie pour lui, s’il le fallait. Quant à Hori, c’était autre chose. Il n’avait pu apprécier que dans la sécurité de la garnison ce jeune homme lié à sa palette de scribe, toujours de bonne volonté, le cœur généreux et le sourire aux lèvres. Un adolescent qui n’était pas entraîné à l’art de la guerre et qui n’avait jamais dû démontrer son courage.

Avec de la chance, et avec l’aide des dieux, la bravoure et l’endurance du petit scribe ne seraient pas mises à l’épreuve durant cette nouvelle enquête.

Un manœuvre leur indiqua qu’ils trouveraient Pached au pied du remblai sud et, en effet, celui-ci se tenait, avec le chef d’équipe Seked, près du tombeau où le corps de Montou avait été découvert. Une file de jeunes garçons apportait des paniers de sable et de cailloux jusqu’à l’ouverture, où une seconde chaîne d’adolescents les relayait à l’intérieur, puis repassait les paniers vides en vue d’un autre chargement. Des ouvriers posaient une première assise à quelques pas de l’entrée, anticipant le moment où, le puits étant comblé, on pourrait construire par-dessus. Lorsque Bak et ses hommes approchèrent, tous les regards convergèrent vers eux. Un garçon trébucha, son voisin de derrière s’arrêta et le suivant se cogna contre lui. Le sable se déversa de son panier.

Seked les rabroua pour qu’ils se concentrent sur leur tâche, salua les nouveaux venus d’un signe du menton, puis alla se camper au bas d’une rampe longeant un segment de mur qui avait presque atteint sa hauteur définitive. S’abritant les yeux d’une main, il leva la tête vers deux hommes, au sommet, qui faisaient glisser un lourd bloc de pierre d’un traîneau pour le mettre en place. L’avant et le dessus de la pierre, comme ceux de ses voisines, n’avaient pas encore été polis. D’autres petites équipes étaient disséminées le long de la rampe ; la plus proche ponçait les aspérités, la suivante installait les pierres de revêtement, la troisième les taillait. La rampe serait rehaussée à mesure que chacune de ces étapes serait terminée.

Plus à l’ouest, près de l’intersection entre ce même mur et le remblai au-dessus duquel serait édifiée la chapelle d’Hathor, les rampes de gravats avaient disparu, remplacées par des échafaudages pour les artisans chargés des détails les plus minutieux. Une équipe apportait la touche finale à des plinthes formées de panneaux encastrés, d’autres sculptaient ou polissaient des bas-reliefs représentant le faucon et le cobra royaux, à intervalles réguliers près du faîte.

L’accueil de Pached fut dénué d’enthousiasme, mais résigné. Les rides de son front paraissaient plus marquées et toute sa personne exprimait une patience douloureuse face à l’adversité. Il désigna d’un geste la file de jeunes garçons.

— Nous devons continuer le mur de soutènement. Tu ne vois pas d’objection à ce que nous comblions le conduit ?

— Aucune.

Tournant le dos afin de n’être entendu que de Bak, Pached murmura :

— Je craignais que, si nous attendions trop longtemps, les hommes se persuadent que l’ombre de Montou reviendrait les hanter.

Bak lui répondit tout bas :

— Je comprends. Le Djeser Djeserou n’a pas besoin d’un autre esprit malin.

À voix haute, il présenta Hori et Kasaya.

— Ils seront ma main droite et ma main gauche. Je souhaite qu’ils soient libres d’aller où bon leur semble, qu’ils posent les questions qu’ils désirent et reçoivent des réponses sincères.

Pached considéra les deux jeunes gens avec sévérité.

— Je ne tolérerai pas la moindre interruption dans les travaux.

— Ils ne causeront aucune gêne. Sinon, ils en répondront devant moi.

Pas entièrement satisfait, du moins en apparence, Pached fit signe à un scribe aux cheveux blancs et aux épaules voûtées qui était accroupi dans l’ombre étroite du mur. Ses yeux vifs brillant de curiosité, le vieil homme déposa un fragment de calcaire de la longueur de sa paume dans un panier rempli d’outils de bronze, plaça sa palette au-dessus et s’avança. Sur tout chantier de construction, l’une des premières besognes de chaque jour était celle du scribe, qui devait distribuer des outils à qui en avait besoin et reprendre ceux à réparer ou à aiguiser, en consignant chaque opération.

— Amonemhab, tu vas conduire ces hommes auprès des contremaîtres et des chefs des artisans. Voici ce que tu leur diras…

Pached répéta les moindres paroles de Bak, bien que le scribe, comme tous ceux qui travaillaient à proximité, les ait certainement entendues.

Avec la bonne humeur de celui qui vaque à ses affaires loin des yeux des puissants, le scribe emporta avec lui le panier et les outils dont il était responsable, puis montra le chemin à Hori et à Kasaya. Au bout de quelques pas, il s’aperçut que Bak n’était pas avec eux. Il s’arrêta et se retourna pour l’attendre.

D’un geste de la main, Bak lui ordonna de continuer.

— Je dois m’entretenir avec toi, Pached.

— Moi ? Pourquoi donc ?

L’architecte tentait de paraître surpris, mais, étant le seul responsable sur place en permanence, il devait bien se douter qu’il serait le premier à être interrogé.

Le prenant par le bras, Bak l’entraîna hors de portée d’oreille des nombreux ouvriers trop curieux qui travaillaient sur le mur. Pached marchait d’un pas rapide et nerveux, qui trahissait son agitation.

Bak dissimula un sourire. L’architecte était bouleversé, mais il était aussi mû par un dessein, et ce dessein consistait à achever la construction du Djeser Djeserou.

— Dans ta conversation avec Amonked hier, tu as laissé entendre que tu n’aimais pas Montou, qui, selon toi, se dérobait à ses obligations.

— Je ne l’ai pas tué, si c’est ce que tu penses, répliqua Pached, indigné.

— Je n’ai rien dit de la sorte. Mais pour confondre le coupable, je dois questionner tous ceux qui connaissaient la victime, y compris toi.

Combien de fois avait-il prononcé ces paroles rassurantes depuis qu’il commandait la police medjai de Bouhen ? Il en avait perdu le compte.

Pached pinça les lèvres ; les sillons de son front se creusèrent davantage.

— Je n’ai rien de bien intéressant à t’apprendre, je t’assure.

— Tu lui en voulais, et c’est compréhensible, de t’imposer son fardeau en plus de celui que tu as déjà à porter.

— Il est vrai.

— Un tel manque de considération envers autrui s’accompagne souvent d’autres défauts tout aussi insupportables.

Pached parut sur le point de répondre, mais il secoua la tête et resta muet.

— Quelle pensée gardes-tu pour toi ? l’interrogea Bak.

L’architecte poussa un long soupir malheureux.

— Ne peux-tu aller trouver les contremaîtres ? Les chefs des artisans ? Ils connaissaient Montou autant que moi, sinon davantage.

— Pached ! répliqua Bak d’un air sévère. Bien que la responsabilité suprême incombe à Senenmout, c’est toi, et toi seul, qui assumes désormais la mission de construire le temple de notre souveraine. Veux-tu que ce projet soit ralenti pendant que mes hommes questionnent sans répit les ouvriers, les uns après les autres ? Sois sûr que cela instillera le trouble dans leur cœur, même si nous nous efforçons de les tranquilliser.

L’architecte tira sur l’ourlet de son pagne, secoua la poussière d’une sandale. Quand enfin il se décida, les mots sortirent de sa bouche aussi péniblement qu’une dent saine extraite d’une mâchoire.

— Il ne manquait jamais de houspiller tout le monde, et de se décharger de ce qu’il jugeait indigne de lui. Et, tu peux me croire, quantité de besognes lui paraissaient méprisables ; il ne savait que donner des ordres. Il traitait chacun – y compris moi, précisa Pached d’un ton plein de rancœur – comme si nous n’étions sur terre que pour exécuter ses quatre volontés. Sans plus de considération qu’envers des serviteurs. Alors que, si je n’avais été là pour veiller à l’avancement des travaux, Senenmout aurait depuis longtemps vu clair en lui.

« Senenmout ne voyait-il pas les défauts de Montou, ou préférait-il s’aveugler ? » se demanda le lieutenant.

— Combien de temps a-t-il fallu à Amonked pour remarquer ses absences répétées ?

— Deux semaines tout au plus, admit Pached avec une satisfaction mauvaise. Montou le sous-estimait trop pour surmonter son indolence. Il ignorait qu’Amonked venait chaque jour, sans exception, et qu’il décelait avec une pénétration infaillible si quelqu’un manquait à ses obligations.

— Tandis qu’en revanche, Senenmout est pris par de multiples occupations et vient rarement au Djeser Djeserou.

Pached lui lança un rapide coup d’œil, comme s’il croyait sentir de l’ironie dans sa remarque.

— Le trait le plus vil de Montou, celui que nous méprisions tous, était qu’il s’appropriait les bonnes idées des autres. Plus elles étaient ingénieuses, plus il était prompt à s’en attribuer le mérite.

— Par exemple ?…

Une fois lancé, l’architecte ne se laissait pas détourner de son chemin.

— Il rampait devant Senenmout, dont il avait l’oreille. Il se donnait le beau rôle et nous faisait passer, au mieux, pour des médiocres. À l’en croire, il avait construit à lui tout seul ce magnifique édifice.

Ayant entendu maintes anecdotes, à la garnison, sur la propre tendance de Senenmout à se glorifier, Bak avait idée que ces vantardises étaient tombées dans l’oreille d’un sourd. Ou dans l’oreille indulgente d’un homme qui se savait capable d’écraser Montou tel un moucheron lorsqu’il le déciderait.

— Était-ce un architecte compétent ? demanda Bak, se rappelant que, selon Amonked, les deux maîtres d’œuvre possédaient un égal talent.

— Oui, convint l’autre à contrecœur. Quand toutefois il assumait ses responsabilités.

— Pached ! appela un ouvrier qui descendait la rampe en courant pour les rejoindre sur l’étendue sablonneuse.

Chaque garçon au-dehors du tombeau, chaque homme travaillant sur le mur s’interrompit pour voir et pour entendre.

L’ouvrier s’arrêta devant l’architecte, haletant.

— On a découvert un autre tombeau. Perenefer te réclame.

Atterré, Pached regarda tour à tour le messager et Bak, puis murmura :

— Que ce ne soit pas un nouvel assassinat… Non, juste un ancien tombeau… Par pitié !

 

— L’âne est tombé dans un trou.

Le chef d’équipe Perenefer passa la main dans la crinière en brosse d’un grison chargé de grosses jarres d’eau en terre cuite. Il était court et massif, et ressemblait tellement à Seked, le chef d’équipe du remblai sud, qu’ils étaient forcément jumeaux. L’unique différence, pour autant que Bak pût en juger, était que Perenefer n’était pas affligé d’une cicatrice au front.

— Alors qu’il se débattait pour se dégager, le sable s’est effondré. Pendant un bon moment, nous avons eu bien peur que lui aussi ne disparaisse.

— Comment l’as-tu sauvé ? demanda Bak au petit garçon qui tenait le licou.

— J’ai crié de toutes mes forces. Perenefer est venu, et eux aussi.

Il montra du doigt cinq hommes qui demeuraient à proximité, au cas où l’on aurait encore besoin d’eux – ou, plus vraisemblablement, de peur de manquer quelque chose. Ils étaient couverts de la fine poussière blanche qui montait des cylindres de calcaire lorsqu’ils les taillaient en tambours de colonne.

— Ils l’ont agrippé par ses sabots de devant et ils l’ont tiré de là.

L’enfant fixait avec de grands yeux la cavité noire, large de deux empans, dans laquelle le sable ruisselait encore.

— Je rends grâce à Amon qu’ils aient été tout près. Seul le plus grand des dieux sait combien cette tombe est profonde.

— On l’ouvre ? demanda Perenefer.

Pached vit que Kheprê, le soleil levant, gravissait la voûte céleste vers le zénith.

— Nous avons presque toute la journée devant nous. Allez-y.

Puis il expliqua à Bak :

— On nous a avertis que des pilleurs de sarcophages opèrent dans cette région. Nous n’osons pas laisser ces tombeaux anciens ouverts longtemps.

— En avez-vous découvert beaucoup ?

— Une bonne dizaine depuis le début des travaux de terrassement, ce qui est bien plus que je ne m’y attendais. Les collines environnantes sont percées de galeries. J’aurais cru que la plupart des nobles étaient enterrés de l’autre côté de la falaise.

Perenefer lança un regard noir aux tailleurs de pierre, qui tentaient de s’esquiver.

— Venez donc, au lieu de rêvasser ! Vous êtes sûrement capables de déblayer un petit peu de sable.

Les hommes approchèrent sans grand enthousiasme, mais une fois à l’œuvre, ils y mirent toute leur ardeur. Sous le sable amoncelé par le vent, ils découvrirent trois dalles rectangulaires posées côte à côte. Le coin de l’une d’entre elles était cassé. Placée sur une faille du terrain, la pierre avait cédé sous le poids du baudet.

Sur un nouvel ordre de Perenefer, les hommes s’armèrent de leviers et entreprirent de soulever la dalle brisée. Le petit ânier conduisit sa bête en sûreté, quelques pas plus loin. Afin de mieux voir, Bak grimpa sur le dos d’un grand lion couché en granit rouge, doté des traits d’Hatchepsout. Seules la chance et la volonté des dieux avaient placé cette statue au poids colossal juste assez loin de la pierre fragile et du trou qui l’aurait fait basculer. Si elle avait chu dans le tombeau, les ouvriers y auraient vu le plus sinistre des présages.

— À moins que les apparences ne soient trompeuses, ce tombeau n’a jamais été forcé, déclara Pached avec un soulagement manifeste. Nous ne devrions rien découvrir d’anormal là-dessous.

Perenefer pressa les tailleurs de pierre d’aller plus vite, les dalles furent ôtées et l’entrée béante apparut, large d’une coudée et trop ténébreuse pour révéler le fond du puits.

— Apportez un poteau que vous placerez en travers, ordonna l’architecte. Une bonne longueur de corde, et aussi une torche. Je vais descendre. Il faut que quelqu’un vienne avec moi.

Il lança un regard appuyé au policier, qui avait tenu à ce qu’il l’accompagne dans la sépulture où gisait Montou, et ajouta :

— Je ne voudrais pas qu’on m’accuse de dépouiller les morts.

 

Bak s’accrochait d’une main à la corde et, de l’autre, baissait la torche pour tenter de percer les profondeurs du conduit. La lueur des flammes dansait sur les parois mal taillées, où elle créait des jeux mouvants d’ombre et de lumière. L’air, scellé à l’intérieur durant nombre d’années, était presque irrespirable. Bak aperçut le fond et l’entrée noire d’une chambre funéraire ou d’un tunnel transversal, puis ses pieds se posèrent sur de la pierre. Après avoir crié aux hommes de remonter la corde pour Pached, il se tourna pour scruter ce qui se révélait être un passage horizontal. Long d’une quinzaine de pas et jalonné de paniers abîmés, il débouchait sur une salle, que Bak supposa être la chambre sépulcrale. Ses dimensions étaient impossibles à déterminer. La lumière de la torche ne parvenait pas à en sonder les ténèbres.

Il n’avait qu’une envie : continuer pour voir tout ce que recelait ce tombeau et remonter bien vite à la surface. Il n’aimait pas les espaces sombres et confinés. Mais il était simplement chargé d’une enquête, alors que Pached était le responsable du Djeser Djeserou. Il devait respecter l’autorité du maître d’œuvre.

Au-dessus de sa tête, les hommes lancèrent un avertissement et la corde claqua tandis que Pached sautait dans l’ouverture. Bak leva haut la torche afin de le guider. Le petit architecte fit preuve d’une agilité surprenante et lâcha la corde avant que ses pieds ne touchent le sol. Les mains sur les hanches, il leva la tête pour évaluer la profondeur du puits. Ensuite, il scruta le passage horizontal et tendit la main pour réclamer la torche. Ce n’était pas la première fois qu’il pénétrait dans un tombeau ancien et, rien ne laissant supposer qu’il trouverait une nouvelle victime, il ne manifesta aucune peur.

Prenant soin de ne pas heurter les paniers rendus fragiles par le temps, Bak suivit l’architecte dans la chambre funéraire. Celle-ci était basse et exiguë, sept ou huit coudées de chaque côté. Les vestiges d’un splendide sarcophage en bois occupaient plus de la moitié de l’espace. De l’eau s’y était infiltrée, sans doute à plusieurs reprises, et de vagues relents de moisi se mêlaient au léger parfum des fleurs et des huiles aromatiques. Des jarres en poterie gisaient un peu partout, quelques-unes brisées, la plupart intactes et scellées. Pêle-mêle dans un coin, trois petites barques de bois abritaient encore leur minuscule équipage. À côté d’elles, plusieurs coffres renfermaient des figurines d’hommes, de femmes et d’animaux, des miniatures d’ustensiles, de cruches et de meubles. Tout ce qui était nécessaire à l’existence d’un noble, en modèle réduit et jeté en désordre.

Le coffre extérieur du sarcophage, en grande partie pourri, révélait un cercueil intérieur en aussi piètre état. À travers les bandelettes tachées et décomposées de la momie, on entrevoyait un masque de plâtre peint, un pied dont la chair disparue n’avait laissé qu’une pile d’ossements, et un bras, ridé et noirci, orné de deux bracelets. De minuscules incrustations en forme de papillons décoraient le premier ; le second était un large cercle d’or avec, ciselés le long du bord, trois chats couchés l’un derrière l’autre. Les deux bijoux étaient d’une beauté exquise.

Comme ils s’y attendaient, aucune dépouille récente ne partageait le tombeau avec la momie.

Bak se pencha pour examiner les bracelets de plus près. Les cinq pièces saisies à Bouhen semblaient nées sous les doigts du même orfèvre. Elles avaient été volées dans un tombeau très semblable à celui-ci. Plus riche, probablement, mais le noble personnage qui gisait là était entré dans le monde souterrain à peu près à la même époque. Si Bak avait été à la place du lieutenant Menna… Mais sa situation était tout autre. Il pouvait seulement lui suggérer de renforcer la surveillance dans les cimetières proches du Djeser Djeserou. Et, pour sa part, il garderait les yeux ouverts.

— Je dois signaler l’existence de cette tombe au lieutenant Menna et à Kaemouaset, dit Pached. Ils pourront venir ensemble.

— J’ai fait la connaissance de l’officier de la garde, mais qui est Kaemouaset ?

— Un prêtre du temple d’Amon, à Ouaset. Le premier prophète[8] lui a confié la responsabilité de tous les rites liés à la construction du Djeser Djeserou. Chaque fois qu’un homme est blessé, il accompagne le médecin pour prononcer les incantations qui hâteront la guérison. Quand on trouve un tombeau, il prie avant que la chambre funéraire ne soit scellée et le puits comblé. Si Amon nous sourit, il arrivera bien avant la tombée de la nuit.

Kheprê accomplissait encore sa lente course vers le milieu du jour. Bak avait constaté que Pached pouvait refermer une tombe très rapidement, mais si quelqu’un cherchait à voler les morts, laisser celle-ci ouverte ne fût-ce qu’une heure serait tenter le sort.

— Il faut poster un garde devant cette sépulture jusqu’à ce qu’elle soit refermée. Ces bracelets sont d’une grande beauté et d’une immense valeur. Peux-tu imaginer quels trésors sont enfouis entre les bandelettes ?

 

Bak trouva Ramosé, le chef des scribes, assis en tailleur sur une natte de jonc au tissage serré, sous un auvent accolé au mur d’une cabane d’ouvriers. Sa besogne consistait à garder la trace du matériel fourni, du travail exécuté, des denrées et des objets procurés en échange. Deux autres scribes l’assistaient dans sa tâche, et partageaient avec lui le carré d’ombre projeté par le toit de palmes. Le plus vieux était l’homme aux épaules voûtées qui avait mené Hori et Kasaya auprès des chefs des artisans et des contremaîtres. L’autre, un enfant de douze ou treize ans, était un apprenti et, selon toute apparence, le propre fils de Ramosé. Bak les avait vus tous les trois ensemble parmi les curieux, quand on avait emporté le corps de Montou.

Ramosé se leva pour l’accueillir.

— Sois le bienvenu, lieutenant ! Je t’attendais.

— Parce que tu viens immédiatement après Pached dans la hiérarchie ? Ou bien, ajouta Bak en souriant afin d’atténuer la dureté de ses paroles, est-ce parce que, quand des problèmes surgissent sur un chantier, le premier suspect est celui qui tient les comptes et gère les réserves ?

Le chef des scribes éclata de rire. Les deux autres, derrière lui, se regardèrent d’un air gêné.

— Veux-tu t’asseoir, lieutenant ? dit Ramosé en indiquant un tabouret bas qu’il réservait de toute évidence aux hôtes de marque, avant de retourner sur sa natte. Je crains que notre bière soit de médiocre qualité mais, par cette chaude journée, une boisson amère vaut mieux que de rester la gorge sèche.

Il tendit une cruche, que Bak accepta. La bière de la frontière sud, forte en général et parfois épouvantable, avait endurci son palais au point qu’il pouvait boire quasiment n’importe quoi. Le breuvage chaud, épais et âcre, était presque le pire qu’il ait jamais goûté.

— Comme tu le sais sans doute, Amonked m’a demandé d’enquêter sur la mort de Montou et sur la cause des nombreux incidents survenus au Djeser Djeserou.

— En effet, lieutenant.

Le chef des scribes, d’âge mûr et de taille moyenne, n’était ni mince ni corpulent. Avec ses cheveux foncés coupés court et ses traits quelconques, il était de ceux qui se fondent facilement dans une foule.

— Montou a été assassiné, reprit Bak.

— C’est ce que nous avons entendu.

Dans son expression, Bak ne vit pas une ombre de tristesse ou de regret, pas plus qu’il ne perçut d’affliction chez les deux autres scribes. Il se rappela le cri de Pached en découvrant le visage du défunt : « Loués soient les dieux ! »

— Penses-tu que sa mort soit liée à la série d’accidents ?

— S’il a été assassiné… dit Ramosé, dont une soudaine inquiétude assombrit les traits. Y a-t-il un doute concernant ces accidents ? Amonked croit-il qu’ils ne résultaient pas de la négligence humaine et de la volonté capricieuse des dieux, mais d’une tentative délibérée d’interrompre la construction ?

Le vieux scribe leva la tête du rouleau sur lequel il recopiait des notes à partir de fragments de calcaire.

— Les ouvriers parlent d’un esprit malin.

Bak l’observa pensivement. Se pouvait-il qu’un scribe, doté d’une solide instruction, ajoutât foi à de telles inepties ? Ou n’y faisait-il allusion que pour se moquer de ces terreurs superstitieuses ?

— Je cherche le meurtrier parmi les humains, non parmi les démons des ténèbres. Et si je découvre que les accidents sont de nature autre qu’il y paraît, c’est un homme que j’accuserai, pas un esprit.

Ramosé se rembrunit et expliqua avec contrariété :

— Lieutenant, Amonemhab est le père de ma première épouse, que j’ai perdue il y a longtemps. Malgré sa gentillesse, il m’empoisonne bien souvent la vie.

Dédaigneux, Amonemhab rejeta le fragment de calcaire sur la pile de ceux qu’il avait déjà copiés.

— Un homme pourrait-il causer un si grand nombre d’accidents ? Je ne le pense pas. Beaucoup d’entre eux se sont produits en plein jour, devant témoins.

— Beaucoup, mais pas tous, rétorqua Ramosé.

Le tintement du métal attira l’attention de Bak vers un auvent qui abritait deux forgerons, non loin de là. Transpirant à grosses gouttes devant un petit fourneau en terre cuite, ils aiguisaient et réparaient les outils rapportés par les ouvriers. Ramosé surveillait de près le matériel placé sous sa responsabilité.

Bak but en prenant soin de ne pas remuer la lie qui s’était déposée au fond de sa cruche.

— Ces rumeurs qui sèment la terreur dans le cœur des hommes peuvent les faire trébucher, les rendre gauches au point de provoquer des accidents. Je sais à coup sûr que Montou n’a pas été victime d’un esprit maléfique.

— Il n’était pas très aimé, admit Ramosé.

— Vous ne laissez paraître aucune tristesse.

— Montou n’était qu’un porc ! déclara le vieux scribe d’un ton fielleux.

— Ne prête pas trop attention à ses propos, répliqua Ramosé en jetant à Amonemhab un regard d’avertissement. Il devient gâteux et radote souvent.

— Hum ! fit le vieillard en le foudroyant des yeux.

— Grand-père sait de quoi il parle, intervint l’apprenti. Personne n’aimait Montou.

— Ani ! le reprit Ramosé, les sourcils froncés.

Avec un sourire affectueux, Amonemhab ébouriffa les cheveux de son petit-fils.

— Si tu cherches son meurtrier parmi ceux qui construisent le Djeser Djeserou, lieutenant, considère chacun d’entre eux comme suspect.

Entrevoyant une affaire de corruption, de matériel volé et de rapports falsifiés, Bak demanda en scrutant Ramosé :

— Était-il du genre à toujours déprécier le travail des autres, à menacer de révéler leurs erreurs ?

Le chef des scribes était loin d’être sot. Il comprit où Bak voulait en venir et répondit d’une voix dure :

— Oui, il essayait de nous prendre en faute, mais quand il venait fureter par ici, il ne trouvait rien. Nous ne laissons personne partir avec ce qui ne lui appartient pas, et nous ne prenons que notre dû. Nous ne tolérons pas qu’on vole du matériel, ni qu’on distribue des rations excessives ou chiches par rapport aux efforts accomplis chaque jour. Nos comptes sont aussi rigoureux que possible, les quantités vérifiées à plusieurs reprises.

— Par conséquent, tu ne verras pas d’objection à ce que mon scribe Hori les examine.

— Oh si, j’en vois ! répliqua Ramosé, qui réussit non sans mal à rester courtois. Je m’y oppose de tout mon cœur, mais puis-je l’empêcher ? Non. Et je n’essaierai même pas.

— Les scribes d’Amonked n’ont trouvé aucune erreur, fit remarquer le vieillard avec amertume. Penses-tu que ce petit gamin a l’œil plus vif ?

— Montou était répugnant ! se révolta Ani, les joues empourprées par la colère. Enquête sur lui et non sur nous, si tu veux trouver son meurtrier.

Ramosé siffla tel un serpent pour tenter de le faire taire. Cela révéla à Bak qu’une autre vérité affleurait à la surface de leur cœur. Il posa sa cruche de bière sur le sable, à ses pieds, croisa les bras sur sa poitrine et fixa le jeune garçon d’un air dur.

— Pourquoi éprouves-tu tant de haine envers lui ?

Ani baissa le nez vers le papyrus, sur ses genoux, et marmonna :

— Je n’étais pas le seul. Tout le monde le détestait.

— Tu sais aussi bien que moi qu’aucun secret ne reste caché très longtemps, surtout dans un endroit tel que celui-ci, dit Bak, s’adressant au père et non au fils. J’ignore ce que tu dissimules, mais sois certain que je l’apprendrai bientôt. Si ce n’est par toi, alors, par un autre. Une version des faits échafaudée par son imagination, et qui ne jouera peut-être pas en ta faveur.

Le jeune garçon tournait la tête d’un côté, puis de l’autre, refusant de croiser le regard lourd de reproche de son père. Un peu comme un scarabée prisonnier d’une coupe profonde grimpe ici, puis là, cherchant partout une échappatoire.

— Très bien, céda Ramosé, la voix crispée par la fureur. Montou a fait des avances à ma nouvelle épouse. Elle est jeune, et belle à mes yeux. Ce benêt, dit-il en fixant durement son fils tout penaud, est né de ma première femme, qui est morte en me donnant une fille il y a quelques années.

— Montou est allé chez nous pendant que nous travaillions ici, cracha le vieux scribe, qui partageait sa colère. Il la désirait. Il lui a dit que si elle ne lui cédait pas, il nous enverrait tous les trois sur la frontière. Sans personne à Ouaset pour la protéger, elle serait bien obligée de se soumettre.

La morosité du jeune garçon s’évanouit dans un sourire inattendu.

— C’était mal la connaître, hein, grand-père ?

Un léger sourire atténua la colère d’Amonemhab.

— Il l’a enlacée, a essayé de la forcer. Elle a hurlé pour appeler une servante, qui est accourue. Ce n’était qu’une enfant, cependant elle a montré un courage admirable. Elle l’a frappé sur la tête avec un tabouret, l’obligeant à lâcher l’épouse de Ramosé.

— Terrorisée à l’idée de ce qu’elle venait de faire, la petite a reculé. Mais de peur qu’il ne renonce pas encore, ma femme a jeté vers lui un brasero brûlant, dont les charbons ardents se sont répandus sur son dos.

Ramosé releva le menton, le cœur gonflé de fierté.

— Il l’avait bien mérité, approuva Bak. Mais je m’étonne qu’il ne se soit pas vengé en vous envoyant au loin.

— Ses menaces étaient à double tranchant, expliqua Ramosé avec un demi-sourire. Il croyait pouvoir agir à sa guise en raison du statut dont il jouissait. La vanité que lui inspirait sa fonction élevée lui a fait craindre de paraître ridicule.

Le souffle de Seth
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